La Super League, symbole de la dualité entre sport et argent

Football et business sont deux sphères de plus en plus liées, avec des opérations pour lesquelles le million d’euro constitue la monnaie unitaire, quand ce n’est pas le milliard. La dernière en date a eu un effet médiatique tonitruant, tant sur les sommes engagées et les enjeux “éthiques” qu’elle a suscités, que sur la brièveté de son existence (le projet aura vécu 48h). Décryptage de la Super League 🏆

Le projet de la Super League

Cette nouvelle league avait pour ambition de venir concurrencer les actuelles Champions League et Europa League, coupes d’Europe organisée par l’UEFA.

Avec un fonctionnement plutôt élitiste (surtout du point de vue financier), il s’agissait de l’organisation d’un championnat européen « fermé » entre 15 clubs assurés de leur participation (dont Arsenal, Chelsea, Manchester United, Manchester City, Liverpool, Tottenham, Atlético Madrid, Real Madrid, FC Barcelone, Juventus, Inter Milan et AC Milan). Schéma que l’on peut rapprocher de la culture sportive américaine, avec l’existence de franchises comme la NBA en basketball, ou la MLS pour le “soccer”.

Afin d’y introduire un minimum d’enjeu sportif, 5 clubs invités intégraient le championnat chaque année, officiellement en fonction de leurs performances sportives.

Chronologie des faits

Cette histoire est celle d’un projet-éclair qui a soulevé les foules plus rapidement que le but du Portugais Rafael Leão (6 secondes après le début d’un match en décembre 2020).

Dimanche 18 avril au soir, une première annonce fait trembler le monde du foot : alors que les rumeurs étaient de plus en plus insistantes, le projet de création de la Super League est communiqué officiellement. Un projet monté en sous-main par les 12 clubs européens parmi les plus riches.

Mardi 20 avril, le château de carte s’écroule, et les clubs se désistent les uns à la suite des autres. Tout d’abord à l’initiative des clubs d’Angleterre (berceau du football), puis des autres qui ont progressivement suivi le mouvement tout au long de cette journée. Le soir même, nouvelle bombe : le projet est annulé.

La Super League aura existé 48h, par le biais d’un projet qui a fait un “pschitt” final aussi bruyant que la détonation qu’il avait produite au départ…

Quel intérêt d’une Super League ?

Version officielle (et bien hypocrite), celle de Anas LAGHRARI (co-fondateur de la Super League avec le président du Real Madrid, Florentino PEREZ) : la volonté de lancer une compétition « qui fait rêver les gens », en multipliant les matchs entre grands clubs, « pour renouveler un football entré dans la folie des transferts et de l’argent ». De belles paroles qui suscitent d’autant plus de cynisme lorsque l’on se penche sur les intérêts financiers qui sont en jeu.

En effet, une fois n’est pas coutume dans le monde du ballon rond, tout n’est qu’une histoire de gros sous. La Champions League génère actuellement 2 milliards d’€ de revenus (notamment grâce aux droits audiovisuels), répartie entre les 40 participants. La Super League avait pour objectif de générer 10 milliards d’euros d’ici quelques années, généreusement distribués entre les 20 clubs participants. De quoi assurer au football une place sur le podium des sports les plus rémunérateurs au monde.

Au final, ce sont plus de revenus assurés pour les clubs, et de manière beaucoup plus sécure. N’oublions pas qu’il faut se qualifier sportivement pour la Champions League, alors que les 15 clubs, en tant que « résidents », joueront systématiquement en Super League tous les ans !

Afin d’étayer nos propos, vous trouverez ci-dessous une infographie présentant les différents rapports de revenus des sports les plus rémunérateurs, ainsi que la liste des clubs européens les plus riches en 2020 :

 

Qui aurait financé ?

Selon le Financial Times, le groupe bancaire américain JP Morgan sponsorisait l’événement sous la forme d’un crédit de 264 millions par an pendant 23 ans. Et pour se lancer, la « Super League » avait d’ores et déjà annoncé qu’une somme de départ de 3,2 milliards d’euros aurait été distribuée aux quinze clubs fondateurs.

A terme, les 10 milliards d’euros de revenus évoqués seraient provenus des droits audiovisuels, sachant qu’aucun accord de diffusion n’avait été encore établi… Alors que le grand projet tournait au fiasco, la banque a finalement rapidement fait marche arrière : “Nous avons clairement mal évalué comment cette opération serait perçue par le monde du football au sens large et les répercussions qu’elle aurait à l’avenir. Nous en tirerons les leçons”, a déclaré un porte-parole de JPMorgan.

Pourquoi ça n’a pas fonctionné ?

Plusieurs éléments viennent expliquer l’échec de la Super League.

En premier lieu, le monde du football s’est insurgé face à cette approche purement mercantile. L’argent gangrène déjà ce sport, mais tous ont été unanimes ce coup-ci pour dire que trop, c’est trop. Joueurs, entraîneurs et supporters n’ont fait qu’un face à ce qui est considéré comme un affront ultime. Le monde politique a également réagi, révélant la portée géopolitique de ce sport.

Quelques exemples :

– Les anciens joueurs de grands clubs se sont manifestés, comme Rudi VOLLER qui a parlé de « crime contre le football ».

– Les supporters se sont manifestés, comme ceux de Chelsea qui ont bloqué la circulation devant la principale entrée du stade, empêchant même le bus de leurs propres joueurs d’accéder à l’enceinte, tandis que les klaxons des voitures résonnaient en soutien aux manifestants.

– « L’Etat français appuiera toutes les démarches de la LFP, de la FFF, l’UEFA, et de la FIFA pour protéger l’intégrité des compétitions fédérales, qu’elles soient nationales ou européennes », a réagi l’Elysée.

Pep GUARDIOLA, brillantissime entraîneur de Manchester City, résume bien la situation : « Le sport n’est pas un sport quand la relation entre l’effort et la récompense n’existe pas. Ce n’est plus un sport si la défaite n’a plus d’importance. »

Autrement dit, dans cette nouvelle compétition, le mérite sportif n’a plus lieu d’être (hormis pour les 5 « invités »), et les plus petits clubs ne pourront plus s’inviter dans la cour des grands, même en cas de très bons résultats.

Quelle morale à cette histoire ?

En apparence, la morale est belle et romantique : le sport a eu raison de l’argent. Mais cette saga va certainement constituer un excellent levier pour l’UEFA qui est en train de préparer une nouvelle formule pour la Champions League.

Jean-Baptiste GUEGAN, enseignant spécialiste en géopolitique du sport, en fait une bonne synthèse :

« Il y a une ligne rouge qui a été tracée, admet-il. Les clubs savent désormais que s’ils continuent à vouloir traiter les supporters uniquement comme des consommateurs, ils seront confrontés à des mobilisations collectives qui peuvent aussi s’avérer très efficaces politiquement. »

MAIS il poursuit :

« Tout le monde pense qu’on vient de remporter une victoire sur le football de l’argent alors qu’en vérité c’est lui qui a triomphé. On échappe à la peste mais on n’évitera pas le choléra. L’échec de la Super Ligue n’empêche pas l’UEFA d’imaginer une Ligue des Champions de plus en plus fermée et portée sur l’argent. La nouvelle formule va être encore plus portée sur la rentabilité et la redistribution entre gros clubs. Là les gros clubs vont encore voir leurs quotes-parts augmenter et je ne suis pas sûr que ça favorise les championnats et les équipes secondaires. » Pire, nous dit-il, « la Fifa et l’UEFA vont se servir de l’émotion suscitée par cette tentative de putsch pour faire accepter ce projet qui est très loin du football populaire que l’on aime ».

 

Sources :